Tribune Libre de Patrick Porizi

Aujourd’hui, Agnès me laisse carte blanche, ou plutôt page blanche. Surpris et honoré, j’effleure mon clavier des doigts, tel le pianiste avant la toccata. Mais les mots n’ont pas la docilité des notes, ils ne viennent pas quand on les siffle. Je jette un œil apeuré à la liste des auteurs référencés sur le blog : Alice, Cédric Charles, Enzo, Isabelle… C’est du lourd. D’un coup, je me sens tout petit, tassé sur ma chaise, écrasé par l’enjeu. Et cette grosse goutte de sueur qui descend le long de ma tempe… Il ne faut pas qu’elle atteigne ma joue. Je dois réagir. Bon, pour la joue c’est foutu, mais elle s’arrêtera avant le maxillaire, juré. J’inspire à fond, plusieurs fois. J’expirerai plus tard, dans quelques années et d’un seul coup, si possible. Les yeux fermés, j’implore les mânes de Victor, Marcel et Emile. Venez, chères grandes âmes, on vous appelle, on vous attend. Mais n’est pas Verlaine qui veut. Ma prière n’est pas montée assez haut. Et pendant ce temps, la goutte descend. C’est alors qu’une vision me fait tressaillir : celle d’un carré de chocolat noir. Il se détache si fort sur la page blanche que je bondis dans la cuisine pour désosser une tablette. Délicieux, fondant, le Léthé dans la gorge ! L’oubli m’emporte et me dépose – allez savoir pourquoi – devant le clavier. Qu’est-ce que je fais là ? Soudain, mes mains tressaillent. J’ai les mots au bout des doigts. Allez, feu !

Patrick, tu es ingénieur en environnement et sécurité au travail, auteur de huit romans, catégories polars et suspense. Quand et pourquoi as-tu emprunté les chemins de l’écriture ?

Depuis mes vingt ans, écrire un livre était resté un objectif, l’un des actes nécessaires pour combler une vie que je souhaitais bien remplie. J’avais même établi une liste d’exploits à réaliser à l’âge adulte comme courir un marathon ou gravir le mont Blanc. Fort heureusement n’y figurait pas le souhait de devenir président de la République. Mais « Un jour j’écrirai un livre… » était un mantra qui devenait de plus en plus lourd et obsédant au fil des années. Jusqu’à cette journée de décembre 2013 où, par la grâce d’une rencontre avec une auteure américaine, j’ai appris qu’il était possible de diffuser son travail d’écriture sur des sites d’autoédition. Le regard d’un lecteur me semblant plus supportable que celui d’un éditeur, je me suis lancé. C’est ainsi que sont nés Une main coupée pour le 36, suivi d’Un miroir pour Scotland Yard. Ces deux livres sont des polars où le personnage principal est un jeune flic en quête d’une vérité à laquelle son destin est lié. Puis j’ai écrit Six petits maigres et d’Une seule balle, des enquêtes menées par des personnages différents. Mon objectif étant atteint, je me suis souvent demandé pourquoi je continuais à écrire. Je crois que la réponse tient en deux mots et demi : ça m’amuse. Créer un monde et des personnages que l’on a choisis est une façon de vivre plusieurs vies, un stratagème qui permet d’échapper au quotidien par le vagabondage de la pensée. Le temps professionnel précède trop souvent le temps spirituel. Même si le premier a occupé plus de place que le deuxième dans ma vie, l’acte créatif est devenu essentiel. Les grands auteurs écrivent pour ne pas mourir, je me contente d’écrire pour mieux vivre.

Pourquoi le polar et le suspense ?

Ça, c’est une question difficile… pour quelqu’un qui lit peu de polars. J’ai choisi ce registre spontanément sans doute parce qu’il permet d’activer plus facilement mes ressorts créatifs : maintenir le lecteur en lévitation avant la chute, explorer l’âme humaine, découvrir et imaginer des milieux physiques particuliers, donner corps à des personnages attachants ou antipathiques, relier les fils de l’intrigue… Observer la lutte du « bien » et du « mal » est un spectacle fascinant, non ? Surtout quand le diable arbitre la rencontre. Le polar permet de développer un univers riche où même l’humour – vous savez, cet ingrédient qui donne du goût à tous les plats (sauf la tarte à la crème) – trouve sa place.

A quel personnage de tes romans t’es-tu particulièrement attaché ?

Pas facile non plus, celle-là… C’est probablement le commandant Angello dans Hirudo. Je ne pouvais l’imaginer autrement qu’en flic bourru, sur le retour, vivant seul avec un canari qu’il traite d’ailleurs avec délicatesse. C’est un personnage tombé du ciel qui s’est rapidement imposé dès le début de l’écriture. Il traîne un mal qu’il croit incurable jusqu’à ce que la providence lui livre un cadavre très particulier. Le flic perçoit vite que cette affaire peut bouleverser son existence. Alors il y va, il cherche, il enquête et il… je ne vais quand même pas tout dévoiler. Enfin, sachez que c’est un flic qui a du cœur et qui est bien content de l’entendre battre à nouveau. Je ne ressemble pas au commandant Angello mais je suis content qu’il soit devenu mon ami. Je l’aime bien, le Grenoblois, peut-être parce qu’il a du tempérament ou peut-être parce que c’est un quinqua, comme moi. Et la cinquantaine, c’est l’âge des bilans… pas seulement sanguins.

Comment naissent tes scénarios ?

Par les voies naturelles, je veux dire celles qui me sont propres. Pour Hirudo, la trame s’est développée autour de deux éléments structurants : le mode opératoire utilisé par l’assassin et le désir de tirer le fil d’une chasse à l’homme en période hivernale. Le scenario prend toujours corps dans un milieu que j’ai envie d’explorer. Pour Six petits maigres et Veni vidi Vicki, j’ai choisi de revisiter les îles de la Méditerranée découvertes pendant mes vacances en famille. Polar club s’inspire lui d’un drame réel qui s’est déroulé il y a plusieurs décennies près de Narvik, en Norvège, région que j’ai parcourue en kayak de mer. La genèse d’Abwee, elle, est différente. L’histoire se déroule sur la côte ouest de l’Australie, une zone désertique bordée par un lagon. Je l’ai écrite pendant le Grand Confinement, en trois mois. J’ai travaillé tous les jours tant le besoin de m’évader était fort. Je n’ai pas choisi cette région ni le scénario par hasard. J’éprouvais le besoin de retrouver les émotions vécues pendant mon adolescence que j’ai passée au bord de l’océan Atlantique sur les côtes de Mauritanie, en Afrique. Écrire un livre permet d’assouvir les fantasmes d’un explorateur assis, créant seul ses propres émotions en arpentant son univers intérieur.

Et le lecteur dans tout ça ?

Le lecteur est celui qui donne un sens à ma vie d’auteur. Imaginer qu’une personne inconnue prenne du plaisir à lire un de mes livres me procure de la joie. J’écris des romans et des nouvelles pour ceux qui les aimeront. Je sais que je n’ai pas écrit un livre en vain s’il plaît à un seul lecteur. Les déçus me font douter, bien sûr, mais je pense à tous ceux et celles à qui la lecture peut faire du bien et la plume devient plus légère.

Comment as-tu fait en tant qu’homme pour te glisser dans la peau d’un personnage féminin ?

Ah, voilà une question facile ! Il se trouve que j’aime les femmes pour diverses raisons et notamment parce qu’elles ont le pouvoir de m’émouvoir assez facilement. Imaginer ce qu’elles pourraient ressentir est un défi enrichissant que j’ai tenté plusieurs fois de relever. Comme tout le monde, j’ai une mère mais j’ai aussi la chance d’avoir une compagne, une sœur, deux filles et deux nièces. Scientifiquement parlant, ce n’est pas un échantillon représentatif mais je m’en inspire malgré tout pour donner vie aux femmes – de caractère – qui apparaissent dans mes romans. Dans Hirudo, Ana endure des épreuves qui vont forger sa détermination et faire d’elle, comme du commandant Angello, des héros malgré eux. Ce qu’elle ressent est universel aussi ses sentiments jaillissent-ils d’eux-mêmes sous la plume. Je me suis beaucoup attaché à l’héroïne de Six petits maigres, Eva, une femme mûre, intelligente et sincère qui est confrontée aux doutes et à la peur. Dans le dernier roman, Veni vidi Vicki, j’ai choisi de donner les clés du scénario à Vicki, une femme aussi belle qu’ambiguë. Quant à Chloé, l’enquêtrice principale de Polar club, elle tire sa force de la jeunesse et du besoin de chasser l’ennui. Mais attention, qui aime bien châtie bien ! Il m’arrive aussi d’égratigner certains personnages féminins, le plus souvent avec humour, ce qui facilite la cicatrisation.

Quel est le dénominateur commun de tous tes romans ?

Dans mes livres, je ne traite pas de sujets politiques ou des grands enjeux d’actualité. C’est l’exploration de la nature humaine qui m’intéresse et, en particulier, ses relations avec la mort, la liberté, et le rapport à cet ego qui nous sert trop souvent de boussole. « Tordez les personnages, il en sortira toujours du jus de roman » est une maxime qui me guide pour pousser les protagonistes au bout d’eux-mêmes. Souvent, j’ancre l’intrigue dans un milieu familial fracturé dont les failles structurent l’humanité des personnages. Et oui, j’avoue les tordre sans vergogne, sans doute pour les faire grandir malgré eux.

As-tu un projet dans les mois à venir ?

Les prochains mois seront consacrés à la finalisation de mon prochain roman, un thriller aux confins de l’Asie, qui devrait être proposé aux lecteurs au début de l’année 2022. Je vais donc passer l’hiver en famille, mais une famille élargie aux nouveaux personnages que j’accueille toujours avec plaisir au coin du feu, en espérant qu’ils me racontent leur histoire.

Au fait, cette goutte de sueur ?

Évaporée…

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